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  Recherche et développement : l'heure de l'internationalisation

A la suite des activités de production, certaines activités de recherche et développement commencent à apparaître dans les pays émergents. Un cycle de conférences organisé cette année à Paris s'efforcera d'évaluer l'importance du phénomène.

La recherche restera-t-elle longtemps l'apanage des seuls pays industrialisés ? L'économie de la connaissance gagnera-t-elle également les pays émergents ? Autant de questions qui ont été largement débattues, à la fin de l'année dernière, lors du séminaire inaugural du cycle de
conférences consacré aux réseaux mondiaux d'innovation qui sera organisé tout au long de 2006 à Paris par l'ANRT (Association nationale de la recherche technique) et l'Ifri (Institut français des relations internationales).

Comme la plupart des autres fonctions des entreprises, la fonction R&D commence, semble-t-il, à entrer elle aussi dans l'ère de la mondialisation. " De la même manière que les fonctions de production et de commercialisation, indiquait l'un des participants à ce séminaire, l'activité des laboratoires de recherche tend à s'internationaliser selon une dynamique comparable : en R&D comme ailleurs, ce sont les facteurs d'offre et de demande qui pourraient bientôt réguler le marché. "

Car le constat aujourd'hui est réel. Alors qu'autrefois on considérait la R&D comme
une activité difficile à décentraliser, en raison essentiellement de ses caractéristiques
éminemment stratégiques, on assiste aujourd'hui à un certain mouvement d'externalisation
favorisé aussi bien par les progrès des technologies de l'information et de la communication
que par l'évolution des entreprises et des marchés.

Conséquence : l'ensemble des pays émergents réalise désormais une part non négligeable
du montant total des dépenses de recherche et développement dans le monde. Un phénomène d'autant plus sensible que le pays compte un nombre important d'entreprises intégrées dans les réseaux mondiaux d'innovation des grandes sociétés multinationales.

Analyse confirmée par l'édition 2005 du rapport annuel de la CNUCED World Investissement qui était largement consacrée au thème de l'internationalisation de la R&D. " Principaux acteurs de l'innovation, explique Kalman Kalotay, responsable de la division Investissements à la CNUCED, les multinationales qui représentent plus de la moitié des dépenses mondiales en la matière, conduisent désormais plus du quart de leurs travaux de recherche et développement à l'étranger. "

Dans une logique de réduction des coûts et quelquefois pour faire face à une pénurie d'ingénieurs dans leur pays, elles sont de plus en plus nombreuses à se tourner vers ceux des pays émergents qui placent l'innovation au cœur de leur stratégie de croissance. Destination préférée : les pays asiatiques où la part des dépenses de R&D des filiales de sociétés américaines est ainsi passée de 3 % en 1994 à 10 % environ en 2002. Autre chiffre significatif : plus de la moitié des multinationales effectuant des dépenses importantes de R&D dans le monde ont déjà ouvert des centres de recherche en Inde, à Singapour et en Chine. Avec 700 laboratoires, la Chine est désormais la troisième destination des activités de recherche des multinationales implantées à l'étranger après les Etats-Unis et le Royaume-
Uni, devant la France qui se situe en 4e position. Pour les experts de la CNUCED, elle pourrait même se trouver à l'horizon 2009 en première position devant les Etats-Unis et l'Inde alors que la France occuperait la 7e place derrière la Russie.

A noter que l'étude de la CNUCED distingue à cet égard deux catégories de centres de recherche. D'une part, les unités rattachées à des activités de soutien à la production qui sont plutôt situées en Amérique latine ou en Afrique et, d'autre part les unités rattachées à des activités novatrices que l'on trouve plutôt en Asie. Exemple : le réseau R&D de Motorola implanté en Chine ou le sixième centre mondial de recherche de Microsoft situé à Bangalore en Inde.

Une étude conduite l'an dernier par l'OCDE sur le même sujet fait apparaître des données comparables. " Aujourd'hui, explique Jerry Sheehan, responsable de la division Sciences et technologies de l'OCDE, même si les Etats-Unis, le Japon et l'Union européenne assurent encore à eux trois environ 90 % de la production mondiale de brevets, les dépenses de R&D des pays émergents ont beaucoup augmenté au cours des dernières années. " Les dépenses de recherche et développement de la Chine, d'Israël et de la Russie représentaient 6,4 % des dépenses équivalentes dans les pays de l'OCDE en 1996 : elles sont aujourd'hui de l'ordre de 15 % . De plus, les pays émergents offrent désormais un vivier de talents : en 2001, ils représentaient 62 % du total des étudiants de l'enseignement supérieur dans le monde et 52 % des étudiants de l'enseignement technique.

L'Europe toujours bien placée

A l'intérieur de l'Union européenne, les choses sont également en train d'évoluer. Selon l'Agence française des investissements internationaux, même si l'Europe de l'Ouest reste bien placée pour l'accueil des centres de recherche (entre 100 et 120 projets chaque année dans le domaine de la veille technologique en particulier), son hégémonie tend à diminuer. On assiste en effet à un début de mouvement vers les pays d'Europe centrale et orientale, et notamment vers les nouveaux Etats membres de l'Union. Ils offrent en effet de plus en plus souvent des étudiants bien formés et des salaires compétitifs.

" Ainsi, remarque Fabrice Hatem, responsable des études à l'Agence française des investissements internationaux, si les piliers européens que sont la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni restent les principales terres d'accueil, la République tchèque et la Pologne commencent à occuper une place significative sur la scène internationale de l'innovation."

Un mouvement global qui ne manque pas de susciter des craintes. Du côté des pays développés, celle de perdre des emplois et de la capacité technologique et, du côté des pays émergents, celle d'une prise de contrôle étrangère de leurs ressources domestiques de R&D. En réalité, pour la plupart des experts, les bénéfices à tirer d'une telle évolution peuvent être importants. Pour eux, les systèmes d'innovation ayant tendance à s'interpénétrer, il est nécessaire maintenant de renforcer le processus en construisant des réseaux et en favorisant les flux d'échanges entre chercheurs, étudiants et ingénieurs dans le monde, comme l'ont fait les Etats-Unis au cours des dernières années. Pour les pays européens en particulier, il s'agirait ainsi d'adopter des politiques visant à améliorer leurs systèmes nationaux d'innovation tout en explorant des formes nouvelles de collaboration scientifique avec les pays émergents.

Les réseaux mondiaux d'innovation

L'internationalisation de la R&D vers les pays émergents est-elle simplement une " bulle " d'investissement ou un phénomène durable? Cette question sera sans aucun doute au coeur du cycle de conférences qui sera organisé tout au long de cette année par l'ANRT et l'Ifri. Après un premier rendez-vous introductif qui s'est tenu fin novembre 2005, la situation sera analysée au travers de l'exemple de quatre secteurs clefs : la pharmacie, l'automobile, les logiciels et les services aux entreprises. Le cycle sera clôturé par une conférence de synthèse qui se tiendra en octobre prochain.
www.anrt.asso.fr
www.ifri.org

A lire
CNUCED, World Investment Report 2005 www.unctad.org/en/docs/wir2005en.pdf
OCDE Globalisation driving increase in international off-shoring of R&D centres www.oecd.org
K. Kalotay: The Central European Research and Development Platform for investors, Journal of World Investment &Trade, vol 6-décembre 2005
F. Sachwald : Le système d'innovation français dans l'économie mondiale : enjeux et priorités. En ligne sur www.idep.asso.fr

F. P-C.

Source : Cahier Industries n° 112 mars 2006

 

© Ministère de l'Économie, des Finances et de l'Industrie, 04/04/2006