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La propriété intellectuelle est un actif incorporel dont la valeur patrimoniale n’est plus discutée. Employée intelligemment, elle peut aussi constituer une arme stratégique d’une grande efficacité. Les développements qui suivent proposent quelques conseils pour une approche stratégique de la propriété intellectuelle. Ces conseils s’adressent non seulement aux partenaires mais aussi aux intermédiaires (par exemple les porteurs de projets) chargés des actions de sensibilisation à la propriété intellectuelle au sein des pôles.
Les chapitres précédents ont montré que la notion de propriété intellectuelle recouvre un vaste périmètre à contenu hétérogène.
Il n’est pas toujours aisé pour les partenaires d’un projet commun d’identifier la nature des droits de propriété intellectuelle qu’ils détiennent à raison de la technologie qu’ils ont développée, ou de ceux qu’ils pourraient acquérir sur la technologie générée par les travaux communs.
Or, il est nécessaire de pouvoir traduire les composants d’une technologie en termes juridiques, afin d’identifier le régime légal applicable, et de rédiger en conséquence des conventions adaptées.
Pour faciliter cet exercice, il est proposé, dans le cadre de la boite à outils associée au présent guide, une grille d’équivalence entre[1] :
Il s’agit là d’une démarche du plus haut intérêt, car les protections légales généralement ne s’excluent pas l’une de l’autre mais sont cumulatives, ce qui permet d’optimiser la protection de ses innovations.
La propriété intellectuelle est au centre de la stratégie de développement des entreprises. Elle n’est pas une finalité en soi, son acquisition, sa protection, doivent s’inscrire dans une réflexion globale sur le développement de l’entreprise, ses choix, ses perspectives. A titre d’exemple, il n’est pas nécessairement justifié de posséder des brevets que l’on ne valorise pas, et rien ne sert de posséder un titre de propriété industrielle sur un territoire géographique où l’on a pas d’activité économique. A l’inverse, il n’est pas illégitime de déposer des brevets « faibles » dans une stratégie offensive, ou une perspective de patrimonialisation.
Ainsi, il n’existe pas une stratégie de propriété intellectuelle, mais des stratégies multiples.
Les partenaires d’un projet développé au sein d’un pôle de compétitivité ne poursuivent pas tous la même stratégie. Il appartient à chacun de déterminer celle qui lui correspond. Pour le guider dans sa réflexion, quelques critères de choix sont présentés ci-après.
Le marché est un critère essentiel de détermination de la stratégie des entreprises commerciales. Ce critère ne s’impose pas en revanche avec la même acuité au secteur public, aux associations, aux organismes de recherche.
Or, innovation et marché ne vont pas toujours de pair.
Il est important d’avoir à l’esprit les deux règles ci-après :
Détenir un monopole d’exploitation opposable à ses concurrents est très certainement un avantage compétitif considérable. En revanche, une innovation, aussi excellente ou révolutionnaire soit-elle, n’est jamais une garantie que le marché sera au rendez-vous. De nombreuses raisons, ne mettant pas en cause la qualité de l’invention, peuvent l’expliquer :
S’il est bien évidemment impossible de connaître par avance quelles seront les retombées économiques d’une innovation, il est sage néanmoins de procéder à une analyse objective du marché et de ses perspectives avant d’entreprendre une démarche qui peut s’avérer lourde et coûteuse.
Il n’est d’aucun intérêt de posséder une marque française ou communautaire si son marché se situe exclusivement aux USA et vice-versa. L’entretien de titres de propriété industrielle inutiles représente des coûts inutiles.
La situation peut être encore plus grave en matière de brevet. Un brevet qui ne couvre pas le territoire géographique de son marché est non seulement inutile et coûteux, mais aussi pénalisant en ce qu’il divulgue l’invention et permet ainsi aux concurrents du déposant de la reproduire en toute licéité (on rappelle en effet que le brevet doit comporter un descriptif de l’invention suffisamment détaillé pour permettre à l’homme de l’art de la reproduire).
Or, la situation est irrattrapable passé le délai de priorité de un an.
C’est pourquoi, il est particulièrement important, avant de déposer une demande de brevet, d’avoir une vision claire de l’étendue géographique de son marché.
Le coût de la protection est évidemment un élément à prendre en compte dans sa stratégie de propriété intellectuelle.
Si la protection des innovations par le droit d’auteur est gratuite ou peu onéreuse (coût des dépôts probatoires), il n’en va pas de même de la propriété industrielle, et en particulier des brevets. Il est généralement admis qu’un brevet, entretenu pendant 20 ans sur l’ensemble des pays industrialisés des zones Europe, Amérique et Asie, représente un budget de l’ordre de 200 000 euros.
Ce chiffre doit cependant être relativisé car il s’agit de coûts étalés dans le temps.
Surtout, ce coût doit être rapporté :
Il faut aussi souligner que l’exploitation des brevets bénéficie d’une fiscalité favorable, qui ne s’applique pas aux autres droits de propriété industrielle.
La dimension financière de la protection de la propriété industrielle doit également intervenir dans la réflexion sur les droits que l’on souhaite acquérir sur l’innovation engendrée par un projet collaboratif. En effet, la propriété ou la co-propriété des titres de propriété industrielle a généralement pour corollaire l’obligation d’assurer leur entretien, ce dont est dispensé le simple licencié.
Ainsi, il convient de s’interroger sur le point de savoir si un droit de propriété est réellement nécessaire compte tenu de l’exploitation que l’on souhaite faire d’une innovation. A l’inverse le titulaire du brevet, qui ne souhaite pas en assurer l’entretien, peut tenter d’en répercuter contractuellement la charge sur un licencié exclusif.
Un portefeuille de titres de propriété industrielle est un patrimoine, qui peut s’avérer source de revenus significatifs pour qui est capable de le valoriser. Les laboratoires, établissements publics, centres de recherche techniques, universités, ont vocation à déposer et détenir des brevets, mais ne sont pas toujours organisés pour les valoriser. Il importe de mener une réflexion en terme de valorisation, et de faire appel, en tant que de besoin, à des structures spécialisées.
Un portefeuille de titres de propriété industrielle contribue également à la valorisation des entreprises. Les titres de propriété industrielle rassurent en effet les investisseurs et facilitent l’obtention de financements.
A cet égard, les investisseurs se montrent particulièrement attentifs à vérifier qu’une entreprise est indépendante dans sa technologie et titulaire des droits de propriété intellectuelle et industrielle sur les actifs qu’elle exploite : brevets, marques, droits d’auteur sur les logiciels, notamment.
La propriété industrielle peut encore être appréhendée comme une arme vis-à-vis de la concurrence. Une large place est alors donnée à la communication sur la possession des titres.
Le titre de propriété industrielle est alors recherché moins pour protéger une innovation que pour neutraliser les concurrents. Un brevet a en effet toujours un caractère dissuasif et, même s’il est faible, les concurrents prendront le temps de l’analyser avant de courir le risque de contrefaçon, ce temps pouvant permettre d’occuper plus rapidement le marché.
Notamment, les brevets constituent des atouts précieux dans une stratégie de conquête de marché à l’exportation. Ils permettent aux entreprises de lutter à armes égales avec leurs concurrents étrangers, notamment anglo-saxons et nippons qui ont, quant à eux, une culture de la propriété intellectuelle très développée et agressive.
L’auteur d’une innovation a le choix de la protéger par deux moyens, exclusifs l’un de l’autre : le brevet ou le secret. Pour que la question d’un tel choix se pose, il faut d’une part être en présence d’une invention brevetable, c’est-à-dire répondant aux critères de l’invention[2], d’autre part que le secret de l’invention puisse être préservé dans le cadre de son exploitation. Ainsi, la commercialisation d’un produit ne permet pas nécessairement de connaître le procédé mis en œuvre dans la réalisation de ce produit. A l’inverse, des indications dans un simple devis sont parfois de nature à révéler l’invention.
Pour prendre un décision éclairée, il importe de connaître les avantages, inconvénients, et spécificités respectifs, de ces deux modes de protection au regard des objectifs poursuivis.
Le brevet confère un monopole d’exploitation et constitue de ce fait un avantage économique considérable. II présente cependant l’inconvénient d’obliger le déposant à divulguer son invention. Une fois la demande de brevet publiée, l’invention devient alors aisément reproductible, augmentant les risques de contrefaçon, mais aussi de concurrence parfaitement légale, dans les pays non couverts par le brevet, et en toute hypothèse lorsque la protection du brevet expire.
A l’inverse, le secret est un mode de protection potentiellement illimité dans le temps. Cet avantage doit cependant être relativisé : si le secret est rendu public, que ce soit par négligence ou du fait d’un acte de malveillance, toute protection est perdue. Par conséquent, avant de choisir de conserver secrète son invention brevetable, il convient de mesurer sa capacité effective à conserver le secret au regard de différents facteurs, et notamment le nombre de personnes y ayant accès, ou la possibilité de fractionner le secret en plusieurs étapes rendant sa reconstitution difficile.
Au plan économique, si la protection par le brevet représente un coût significatif, notamment lorsqu’une protection mondiale est choisie, elle représente aussi une source de revenus potentiels. A l’inverse, si la protection par le secret est a priori gratuite, elle peut néanmoins représenter des frais, notamment pour la mise en place de mesures de protection du secret. En outre, si une invention protégée par le secret peut également donner lieu à des contrats de licence (il existe bien des contrats de licence de savoir-faire), leur existence multiplient les risques de divulgation du secret.
Dans une approche patrimoniale de l’entreprise, le brevet est beaucoup mieux valorisé que le secret, notamment par les investisseurs. Le brevet reste ainsi la voie royale des protections. Il est une arme bien plus efficace contre la concurrence.
En conclusion, le secret doit être réservé aux innovations qui peuvent rester secrètes, et dont la brevetabilité est douteuse. Dans les autres cas, le brevet est recommandé.
La boîte à outils présente un tableau synthétique sur cette problématique[3].
La mise en place d’une stratégie de la propriété intellectuelle suppose l’existence d’options stratégiques entre lesquelles il doit être fait un choix éclairé.
Encore faut-il que de telles options existent : à titre d’exemples, le dépôt d’un brevet n’est plus envisageable après une publication intempestive, la négligence ou l’indiscrétion condamnent irrémédiablement les méthodes et savoirs-faire, aucune capitalisation n’est possible sur un logiciel que l’on a financé mais dont on a omis d’acquérir les droits d’auteur, une action à l’encontre d’un concurrent indélicat est vouée à l’échec si on ne s’est pas ménagé la preuve de l’antériorité de sa création.
La préservation des choix stratégiques passe donc par une optimisation de la protection de ses innovations par application d’une démarche systématique, et notamment :
La boite à outil associée au présent guide présente les bonnes pratiques en matière de protection des innovations sous forme d’une démarche « Protéger ses innovations en 10 étapes », ainsi que les outils associés à ces différentes étapes[13].
Dans le domaine de la propriété intellectuelle, qui s’inscrit souvent dans le long terme, la stratégie doit pouvoir être réévaluée périodiquement afin de vérifier son adéquation aux évolutions.
La gestion d’un portefeuille de titres de propriété industrielle doit ainsi être appréhendée de manière dynamique et conduire à s’interroger sur l’utilité de maintenir et/ou renouveler chaque titre de propriété.
Plusieurs paramètres sont pris en compte dans une réflexion stratégique et en particulier :
La bonne gestion de la propriété intellectuelle passe encore par la définition des priorités : toutes les innovations, tous les brevets, ne sont pas d’égale importance pour leur titulaire, certains pouvant revêtir un caractère stratégique, d’autres accessoire ; il est parfois nécessaire d’arbitrer en terme d’investissement financier et/ou humain entre plusieurs innovations ; il importe que ces choix ne soient pas le résultat d’aléas ou de contraintes non maîtrisées, mais procèdent d’une démarche volontaire et d’une stratégie cohérente.
C’est pourquoi il est nécessaire d’avoir une vision précise de ses priorités et de ses objectifs en terme économique, scientifique, patrimonial, juridique ou de communication, et de mener au regard de ces priorités et objectifs une gestion globale et cohérente de sa propriété intellectuelle.
[1] Voir le « Tableau des innovations » [retour]
[2] Voir la réglementation sur« Les inventions » [retour]
[3] Voir la fiche pratique « La Stratégie : brevet, secret ou publication ? ». [retour]
[4] Voir le « Tableau de comparaison des dépôts » et la 2ème partie de la fiche pratique « Les dépôts » [retour]
[5] Voirla fiche pratique « Protéger ses innovations en 10 étapes » [retour]
[6] Voir la fiche pratique « Protéger ses innovations en 10 étapes » [retour]
[7] Voir la fiche pratique « les contrats » et les "Outils contractuels" [retour]
[8] Voir la fiche pratique « La confidentialité » et la « Charte de la confidentialité » [retour]
[9] Voir la réglementation sur « Les marques » et la fiche pratique « La marque » [retour]
[10] Voir la réglementation sur « Les dessins et modèles » et la fiche pratique « Les dessins et modèles » [retour]
[11] Voir la réglementation sur « Les noms de domaine » et la fiche pratique « Le nom de domaine » [retour]
[12] Voir la fiche pratique « La traçabilité » [retour]
[13] Voir la fiche pratique « Protéger ses innovations en 10 étapes » [retour]
[14] Voir le « Tableau de bord de suivi des contrats » et sa méthodologie [retour]