TECHNOLOGIES CLÉS 2010 (novembre 2006)
Afin d'éclairer le contexte, il convient de cerner les enjeux, tant mondiaux qu’européens et français, auxquels les innovations technologiques pourraient répondre ou contribuer à leur résolution, et ainsi trouver leur marché. Certes le sujet est vaste, mais en considérant que certains enjeux (réduction de la pauvreté, démocratie ...) dépendent davantage de choix politiques (même si la technologie peut aussi contribuer à ces objectifs), nous avons choisi de restreindre le champ d’investigation aux sujets sur lesquels l’innovation technologique a un impact direct. Les enjeux suivants ont été identifiés et sont développés ci-après.
1.1 – Le contexte géopolitique et la sécurité Un monde de plus en plus instable La disparition de l’Empire soviétique a entraîné toute une série de bouleversements majeurs dans l’appréhension des conditions de la sécurité internationale. Le monde est apparu comme potentiellement plus sûr, marqué par une moindre prégnance des confrontations internationales. Tout un discours s’est développé sur le « nouvel ordre mondial », la « fin de l’histoire », et les budgets militaires des pays développés ont été réduits de manière drastique : les dépenses militaires mondiales ont ainsi baissé de près de 30 % entre 1990 et 2000. La baisse des budgets de défense fut en fin de période particulièrement forte dans les pays européens, ce qui ne fit qu’accroître la puissance militaire relative des États-Unis. Aujourd’hui, du point de vue militaire, les États-Unis sont la seule superpuissance mondiale. Malgré cette puissance de coercition, le monde de 2005 ne paraît pas plus sûr et stable que celui d’avant la fin de la guerre froide, bien au contraire. Une étude du PIOOM (Interdisciplinary Research Program on Causes of Human Rights Violation) indique que, depuis 20 ans, le nombre de guerres internationales, comme l’invasion du Koweit par l’Irak en 1990, a diminué au profit de conflits internes à des pays (génocide au Rwanda, les guerres Yougoslaves, la Côte d’Ivoire, la Somalie, la Colombie, le Nigeria ...). Si l’on compare les conflits en fonction du nombre de victimes par an, on constate que si le nombre de conflits de haute intensité (plus de 1 000 morts par an) a peu évolué de 1995 à 2000, celui des conflits politiques violents (moins de 100 morts par an) a augmenté de façon vertigineuse (de 40 à 178). La pérennisation de l’asymétrie des conflits Les États occidentaux ont accès à des moyens et des technologies leur assurant une supériorité militaire à peu près certaine. Face à cette réalité, les entités non étatiques ou les États hostiles ne peuvent qu’adopter des stratégies de contournement de la puissance. Pour ces « groupes armés non étatiques », qui sont aussi bien des milices, des guérillas plus ou moins dégénérescentes, des démembrements de fonction régalienne (du type de certains groupes d’autodéfense algériens ou colombiens), des groupes criminels transnationaux, des groupes terroristes ou même des sociétés privées de sécurité, des moyens forts sommaires, voire archaïques sont tout à fait à même de constituer des armes de destruction massive et de mettre en danger des armées occidentales modernes. Face à ce risque, la puissance militaire ne sait pas forcément qui et quoi frapper, comme l’ont déjà montré les ripostes américaines aux attentats contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998 ou la guerre contre Al Qaïda depuis. On peut s’attendre à l’avenir à une poursuite d’une stratégie d’opposition de moyens archaïques aux très hautes technologies. Les menaces dites « NRBC », c’est-à-dire Nucléaire, Radiologique, Bactériologique ou Chimique, si elles sont considérées aujourd’hui comme encore très improbables, constituent des menaces d’événements à si fort impact que la maîtrise des technologies permettant de les contrer préventivement ou d’en atténuer les conséquences est un enjeu fort pour les sociétés potentiellement visées. L’importance des technologies duales de sécurité La défense a perdu son « cœur territorial » : ainsi, on ne défend plus la France à ses frontières. Cette tendance est renforcée en France par la construction européenne, qui affecte la définition de la notion de frontière (espace Schengen). Cette « dé-territorialisation » de la fonction de défense a deux conséquences :
On assiste également à un retour en grâce de la très ancienne mission de surveillance de ce que les militaires appellent les « approches » du territoire : l’espace aérien, les côtes, les zones de transit (ports et aéroports). De ce point de vue aussi, les technologies de capteurs et d’identification seront maîtresses. Dans un tel contexte, la maîtrise de technologies duales est un enjeu majeur. Le lien entre recherche militaire et innovation civile a toujours été l’objet de débats. Or, à l’ère des retombées du militaire sur le civil a succédé une période où le mouvement semblait avoir définitivement changé de sens, en raison des progrès fulgurants du secteur civil dans les technologies de l’information et de la communication. Mais aujourd’hui, l’heure est à l’intégration, comme l’illustre bien le cas des industries spatiales : militaire et civil sont liés, à la fois dans la recherche, dans la production et dans l’usage des technologies, la notion de sécurité dépassant le cadre de la défense traditionnelle. Il y a danger actuellement si rien n’est fait en France ou en Europe à voir les États-Unis imposer les standards et les outils qu’ils mettent au point au travers de leurs programmes Homeland Security. Dans un environnement international marqué par la peur du terrorisme, les exigences de sécurité (dans un sens de plus en plus large) des infrastructures et des lieux publics vont devenir une part importante des spécifications et des cahiers des charges. L’impact économique direct d’une situation mondiale incertaine du point de vue de l’occurrence d’un événement terroriste de grande ampleur (la menace et la peur valant à cet égard pratiquement autant que la réalisation du risque) toucherait en priorité trois domaines : l’assurance, le risque terroriste étant difficilement assurable, les transports par un contrôle accru des marchandises comme des passagers, les dépenses privées de sécurité, déjà évaluées à 40 Md$ US par an aux États-Unis en 1999 (selon certains, le marché mondial de la protection contre le terrorisme serait de 100 Md€). L’impact n’est pas seulement économique car, pour que de nouvelles technologies permettant de préserver la sécurité (des données informatiques, des sites, des personnes ...) soient acceptées par le marché, le challenge sera aussi qu’elles préservent en même temps l’espace privé pour éviter un syndrome de type big brother. 1.2 - Les enjeux du changement climatique L’effet de serre est nécessaire à l’équilibre climatique de la Terre et au maintien d’une température propice à la vie. Cependant, au début des années 1970, on a observé une augmentation notable de la concentration de certains gaz à effet de serre dans l’atmosphère et les prémices d’un réchauffement global. La réalité et l’origine, pour partie humaine, du phénomène ne font pratiquement plus débat, y compris parmi les détracteurs du protocole de Kyoto. Les risques liés à l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre et l’élévation de la température terrestre Tous les scénarios d’émissions de gaz à effet de serre, mis en avant par le groupe international d’experts sur le changement climatique (GIEC), prévoient une augmentation des concentrations de dioxyde de carbone, et une élévation de la température moyenne mondiale à la surface de la terre et une hausse du niveau de la mer au cours du XXIe siècle. En 2004, l’Agence européenne de l’environnement (AEE) estimait qu’en Europe ces tendances se sont traduites par une augmentation moyenne des températures de 0,95°C depuis 1900, soit un réchauffement plus marqué que la moyenne mondiale. Si aucune mesure n’est prise, d’ici à 2100, l’AEE prévoit un réchauffement compris entre 2°C et 6,3°C. Quant au régime des pluies, il est de plus en plus contrasté entre le nord et le sud de l’Europe : dans le Sud, si, comme c'est probable, la tendance (- 1 % de précipitations tous les dix ans) se prolonge, l'impact pourrait être important sur l’agriculture et les ressources en eau. Un certain nombre de phénomènes régulateurs du climat échappent encore à la compréhension des scientifiques. Aussi de nombreuses incertitudes pèsent sur les tendances lourdes identifiées ci-dessus au niveau de la quantification des phénomènes et/ou de leur échelle temporelle. « Les changements climatiques prévus auront des effets bénéfiques et néfastes sur les systèmes environnementaux et socio-économiques, mais plus les changements et leur rythme seront grands, plus les effets néfastes prédomineront » indique le GIEC. Les risques sont inégalement répartis car les phénomènes climatiques ne se manifestent pas de manière uniforme ; d’autre part, l’impact économique et humain du changement climatique varie largement en fonction du niveau de développement et des ressources mobilisables pour l’adaptation. La hausse des températures pourrait favoriser le développement des maladies infectieuses, leur expansion vers les zones tempérées, et des épidémies mondiales. Par ailleurs, à l’horizon 2020, les vagues de chaleur estivale ou les événements climatiques extrêmes constituent un risque plus prégnant. Les problèmes d’accès à l’eau potable sont également appelés à s’accentuer d’ici à 2020. Le changement climatique peut amplifier le phénomène dans des régions comme l’Asie centrale, le Moyen-Orient, le pourtour méditerranéen et l’Australie. Dans les régions côtières, une salinisation accrue des estuaires et nappes phréatiques est envisageable. L’agriculture est la première activité susceptible d’être bouleversée par le changement climatique (sécheresse, parasites...). Une forte teneur de l’atmosphère en CO2 favorise les rendements, mais ne compense pas les effets néfastes de la sécheresse. Au-delà de 3° C de hausse, il y a un risque de baisse de la production, avec des inégalités en fonction des espèces et de la localisation, ce qui entraînerait une hausse des prix des produits alimentaires. Aux latitudes moyennes et élevées, on peut escompter des effets positifs sur l’agriculture en cas de réchauffement modéré. Sous les tropiques, les rendements devraient diminuer, même en cas de réchauffement modéré, car les cultures sont proches du seuil de tolérance thermique et les cultures pluviales prédominent. Cependant, la production agricole ne devrait pas être modifiée dans le cadre d’une augmentation de 2° C. Dans la mesure où on n’anticipe pas un réchauffement supérieur à 1,1° C d’ici à 2020, les approvisionnements ne devraient pas souffrir du changement climatique, en particulier aux latitudes moyennes si la fréquence et l’intensité des phénomènes climatiques extrêmes (sècheresses, pluies violentes) ne sont pas trop importantes. La réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) La Convention climat (UNFCCC, 1992) et le protocole de Kyoto (1997) visent à réduire les émissions globales. Sachant que les États-Unis (qui représentent le quart des émissions mondiales) et l’Australie ont explicitement rejeté le Protocole, son entrée en vigueur n’a été possible en février 2005 que par la ratification de la Russie. Mais l’objectif de réduction des émissions du protocole de Kyoto est trop faible pour parvenir à stabiliser les émissions et il est limité dans le temps à dix ans. Un nouvel accord plus ambitieux, un « Kyoto II », serait nécessaire pour stabiliser les émissions de CO2 et ralentir, à long terme, l’effet de serre. Par ailleurs, si les états de l’Union européenne soutiennent le Protocole, ils ne parviennent généralement pas à remplir leurs engagements. Malgré les efforts et accords dans le sens d’une diminution, les émissions de gaz à effet de serre devraient continuer à croître. Selon le scénario de référence de l’OCDE, entre 1995 et 2020, les émissions du seul CO2 devraient augmenter de 33 % dans l’OCDE et de près de 100 % dans les autres pays. Les évaluations du GIEC et de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) sont du même ordre de grandeur. Les émissions de gaz à effet de serre procèdent de l’ensemble des activités humaines. Cependant, dans l’OCDE, le secteur de l’énergie au sens large (transport, production d’électricité, combustion industrielle et domestique) contribue pour environ 80 % aux émissions de gaz à effet de serre directes (CO2, CH4, N2O) et indirectes (SOx, NOx, CO). La majeure partie de ces émissions est due à l’utilisation de combustibles fossiles. Les incertitudes relatives aux émissions relèvent donc en grande partie de l’évolution de la demande énergétique et de l’utilisation des combustibles fossiles pour répondre aux besoins énergétiques. La stabilisation de la teneur de l'atmosphère en CO2 conduit à limiter le niveau global des émissions à environ 3,5 Gt par an (capacité d’absorption de la biosphère). Le recours aux énergies fossiles ne devrait alors pas dépasser 4 Gtep (actuellement, une Gtep correspond à environ 0,9 Gt de carbone). Sur la base d’un scénario tendanciel de consommation énergétique à 13,5 Gtep, il s’agirait donc de produire 9,5 Gtep d’énergie hors carbone en 2020. Cette énergie pourrait être nucléaire ou renouvelable (1,3 Gtep aujourd’hui) ou encore fossile, mais avec une séquestration du carbone émis. Ce challenge semble irréaliste en vingt ans, c’est pourquoi l’objectif de stabilisation de la teneur en CO2 ne semble atteignable, selon la plupart des études, qu’à un horizon de 50 ans (il implique une division par deux des émissions à l’échelle du monde, soit une division par quatre des émissions des pays de l’OCDE pour permettre aux pays émergents de se développer). Il n’en reste pas moins que pour atteindre cet objectif, il est nécessaire d’inverser la tendance à la hausse des émissions avant 2020. Les voies de réponse au changement climatique Trois voies de réponses existent aux enjeux du changement climatique :
1.3 - Les ressources en eau douce seront-elles suffisantes ? Une consommation croissante et inégalement répartie Deux facteurs entrent en ligne de compte : la croissance démographique et l’augmentation de la consommation d’eau par habitant. Les prélèvements croissent deux fois plus vite que la population :
Dans les pays de l’OCDE, les prélèvements industriels et ménagers diminuent (hausse des prix de l’eau, gains d’efficacité, délocalisations de certaines industries grandes consommatrices). Selon l’OCDE, c’est surtout la demande industrielle et énergétique des pays émergents, qui devrait accroître le plus les besoins en eau dans les vingt prochaines années. Une dégradation de la qualité de l’eau L’agriculture est le secteur le plus polluant. Le ruissellement entraîne une pollution diffuse par les engrais et les pesticides. En Europe et en Amérique du Nord, les concentrations en nitrates dépassent très souvent les taux recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans l’OCDE, ce problème devrait s’aggraver d’ici à 2020 compte tenu de la durée de vie de ces composés chimiques. L’industrie émet les polluants les plus dangereux (métaux lourds, polluants organiques persistants) et les plus multiformes (liquides, atmosphériques, solides). Elle pourrait voir son impact multiplié par quatre d’ici à 2025 à l’échelle mondiale. Enfin, les ménages non raccordés à un réseau d’épuration contribuent à la pollution chimique et organique. Les polluants ont des effets différés (accumulation dans les sédiments) et sur longue durée. Il est particulièrement difficile de protéger les eaux souterraines des pollutions diffuses et encore plus de les dépolluer (faible débit, coût élevé). Selon l’OCDE, compte tenu de leur importance pour l’approvisionnement en eau potable, les coûts de traitement des nappes phréatiques devraient peser de plus en plus lourd dans l’économie de nombreux pays. Les effets sanitaires actuels de l’eau polluée sont les intoxications chimiques et les maladies infectieuses ou parasitaires qui seraient responsables de cinq millions de morts par an. Les effets environnementaux et économiques Les effets environnementaux et économiques sur les ressources en eau s’expriment à travers deux éléments : Des risques de pénuries Au cours des 50 dernières années, la croissance démographique et la contamination des eaux ont conduit à diviser par plus de deux la quantité d’eau disponible par habitant. Cette tendance devrait se maintenir. Aujourd’hui, dix-sept pays consomment plus d’eau qu’ils n’en reçoivent. La surexploitation des nappes phréatiques, qui représentent 90 % des ressources mondiales en eau douce directement utilisables, fait qu’elles se rechargent très lentement (0,1 à 0,3 % par an), ce qui pose problème. Les zones de stress[1] ou de pénurie hydrique sont fonction des conditions géographiques et des niveaux de croissance démographique et/ou économique. Seront particulièrement concernés l’Afrique (Maghreb, Afrique australe), le Moyen-Orient et l’Asie, y compris l’Inde et la Chine. Sur la base des projections démographiques moyennes de l’ONU, on estime à 2,8 milliards le nombre d’individus qui souffriront de stress ou de pénurie hydrique en 2025. Les enjeux technologiques liés à la ressource en eau Les enjeux technologiques liés à la ressource en eau permettent soit une plus grande économie d’eau pour les besoins humains (agriculture), soit de préserver la qualité de l’eau par la réduction des sources de pollution, soit un accroissement des ressources. Dans l’agriculture, on peut ainsi envisager des plantes hybrides ou OGM résistant mieux aux sécheresses ou supportant un arrosage à l’eau saumâtre. Cette dernière option pose cependant problème car elle risque d’accélérer la salinisation des sols. Des techniques d’irrigation plus efficientes existent déjà (goutte-à-goutte), mais leur coût demeure élevé ce qui représente, en soi, un enjeu aussi. La limitation de l’usage d’engrais ou de pesticides dans l’agriculture par des technologies d’épandage ou de pulvérisation précis et économes et, mieux encore, la mise au point d’engrais ou pesticides « naturels » n’affectant pas la qualité de l’eau doivent être recherchées. Des technologies permettant de remettre à neuf ou de refaire une étanchéité des fosses septiques anciennes (pollution de sources en France) méritent une attention toute particulière. Dans l’industrie, l’effort déjà réalisé en matière de rendement de l’eau utilisée devrait se perpétuer. L’incertitude pèse surtout sur l’extension des techniques économes aux pays en cours d’industrialisation. Au niveau des infrastructures, d’importants investissements seraient nécessaires pour limiter les fuites sur les réseaux de distribution et d’irrigation ce qui peut être un enjeu en termes de matériaux ou de conception du réseau. L’amélioration des techniques de traitement et de purification des eaux doit être poursuivie. Toutefois, aujourd’hui, le plus souvent une extension de la protection des bassins versants, c’est-à-dire des territoires qui reçoivent les eaux alimentant une nappe souterraine, un lac, une rivière..., est envisagée. Elle peut prendre la forme de réserves naturelles ou de rachat des terres, afin d’éviter que n’y soient utilisés des polluants agricoles ou industriels. Moins coûteuse à long terme (et parfois à court terme) que le retraitement de l’eau et recommandée par le Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE), elle est utilisée par la ville de New York et certaines agglomérations françaises. Pour accroître les volumes disponibles, les technologies de dessalement de l’eau de mer sont une voie possible. Même si son coût est trois à quatre fois plus élevé que celui du traitement d’une eau brute, il a diminué de moitié en dix ans et devrait encore être divisé par deux dans la prochaine décennie. Cependant, pour beaucoup de pays, il n’est guère envisageable à grande échelle compte tenu de son coût prohibitif en énergie. Les technologies de dessalement de l’eau de mer à faible consommation énergétique et à faible coût sont clairement un enjeu aussi pour les régions dont le niveau de stress hydrique est déjà aujourd’hui trop important (Moyen-Orient, Maghreb ...). 1.4 - Vers de futurs chocs énergétiques ? Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont révélé la vulnérabilité d’une économie dépendante d’une matière première, qui plus est géographiquement concentrée. L’approvisionnement en matières premières, tant énergétiques que minérales et minières, apparaît comme un problème d’autant plus crucial que les systèmes économiques et modes de vie industriels reposent sur une consommation d’énergie croissante et que les pays émergents s’affirment comme de nouveaux pôles durables de consommation de matières premières, énergétiques et minières. En dépit de la diversité des sources primaires d’énergie, les combustibles fossiles (pétrole, gaz et charbon) représentent 80 % de la demande énergétique mondiale. On s’y attachera donc particulièrement. L’accroissement de la demande énergétique Une augmentation de la demande énergétique mondiale paraît inévitable à un horizon de vingt ans, compte tenu de l’accroissement démographique, de l’industrialisation des pays en développement, de l’inertie des systèmes de production. Son niveau exact pose cependant question. Si les tendances de croissance actuellement observées se pérennisent, en particulier celles de la Chine, c’est la consommation des pays en développement qui pourrait augmenter le plus rapidement. Il convient néanmoins de garder à l’esprit que ces prévisions sont surtout des projections des tendances présentes, qui n’établissent pas de scénarios différenciés de consommation en fonction d’hypothèses alternatives (moindre ou plus forte croissance économique, mesures d’économies d’énergies ...). La polarisation sectorielle de la demande énergétique L’électricité et les transports sont les deux moteurs de la croissance de la consommation énergétique. Selon l’Agence internationale de l’énergie, entre 2000 et 2030, la croissance annuelle de leur demande respective devrait atteindre 2,4 % et 2,1 %. Néanmoins, les mêmes restrictions s’appliquent à ces prévisions, essentiellement fondées sur une transposition linéaire des tendances actuelles. Dans les pays de l’OCDE, les transports représentent d’ores et déjà plus de 60 % de la demande de pétrole. Une efficacité énergétique accrue Malgré une consommation globale et par habitant en augmentation, on observe un certain découplage de la consommation d’énergie et de l’activité économique. Passé un seuil critique de développement, une économie requiert de moins en moins d’énergie par unité supplémentaire de PIB. Dans l’OCDE, l’intensité énergétique (approvisionnements totaux en énergie primaire par unité de PIB) a diminué d’un peu plus de 16 % depuis 1980. La diminution de l’intensité énergétique s’est ralentie après 1985 à cause de la baisse des prix du pétrole. La répartition inégale de la consommation énergétique à l’échelle mondiale Aujourd’hui, un quart de la population mondiale n’a pas accès à l’électricité. Dans les pays en développement, la biomasse (bois, résidus agricoles, déjections animales) représente plus de la moitié de la consommation énergétique domestique : 2,4 milliards de personnes en dépendent pour se chauffer et cuisiner. Mais la part des pays de l’OCDE dans la consommation énergétique mondiale recule régulièrement du fait de l’accroissement de la demande des pays en développement en raison de leur industrialisation et d’un taux de croissance démographique élevé. Selon l’OCDE, la demande de la Chine pourrait augmenter de 3 % par an environ (2 % en Asie de l’Est). La prépondérance des énergies fossiles et la dépendance énergétique Aujourd’hui, la consommation énergétique mondiale est de 10 Gtep dont 8 Gtep de combustibles fossiles (pétrole, gaz et charbon). Durant les trente dernières années, dans l’OCDE, le gaz et le nucléaire ont progressivement remplacé le charbon et le pétrole pour la production électrique. Le pétrole est surtout consacré aux transports. La dépendance économique vis-à-vis des énergies fossiles devrait se maintenir et probablement s’accentuer, essentiellement à l’égard du Moyen-Orient, qui détient 65 % des réserves prouvées. Selon l’OCDE, cette région devrait assurer plus de 74 % des approvisionnements mondiaux en pétrole brut en 2020 (54 % en 1997). L’Europe, comme les autres pays de l’OCDE, devra également faire face à une dépendance accrue pour ses besoins en gaz et en pétrole. La dépendance de l’économie mondiale vis-à-vis des combustibles fossiles, et donc vis-à-vis d’un nombre relativement restreint de pays producteurs, fait de la stabilité politique de ces pays un enjeu économique majeur. D’autant que les sites de production et les infrastructures (oléoducs, gazoducs ...) constituent des cibles privilégiées pour des groupes aux effectifs et moyens réduits, qu’ils soient terroristes ou séparatistes (Nigeria, Soudan). Les restrictions volontaires de production constituent également une arme politique pour ces pays sur la scène internationale. Si toutes les prévisions s’accordaient ces dernières années sur une augmentation des prix du pétrole et du gaz à long terme, aucune n’avait anticipé le baril à plus de 50$ à court terme. Des ressources limitées de combustibles fossiles Des incertitudes majeures pèsent sur la disponibilité future des hydrocarbures (pétrole et gaz). En effet une partie des experts, en particulier l’Agence internationale de l’énergie, estime que les progrès technologiques que ce soit pour découvrir de nouveaux gisements, améliorer les taux de récupération ou exploiter les hydrocarbures non conventionnels, permettront de faire face à l’augmentation prévue de la consommation pour les trente prochaines années. Mais d’autres experts considèrent que les données de réserves issues des agences officielles sont erronées. Selon eux, la production (conventionnelle ou non) de pétrole atteindra son maximum physique dans moins de vingt ans, si l’accroissement prévu de la consommation est avéré : 1,6 % par an de 2000 à 2030 selon l’Agence internationale de l’énergie. De même l’accroissement de la production de gaz naturel pourrait être contraint à l’horizon 2030. Si les géologues ont raison, le prix du pétrole pourrait fortement augmenter de façon structurelle à un horizon 2015. Mais la question d’une éventuelle pénurie d’énergie fossile dépend de la capacité des pays à accroître leur consommation malgré l’augmentation du prix. Le charbon est le combustible fossile dont les réserves sont les plus abondantes. Celles-ci sont surtout localisées aux États-Unis (28 %), en Russie (23 %) et en Chine (11 %). La disponibilité de ressources en charbon bien au-delà de 2020 n’est pas controversée. Mais son pic de production (ou maxima de production) est possible à un horizon 2050. Les réserves d’uranium ne sont pas non plus infinies. À consommation inchangée (ce qui est très improbable), les ressources connues représentent environ 70 ans de réserves pour les réacteurs à neutrons lents (technologie courante). Avec des réacteurs à neutrons rapides (surgénération), qui permettent d’extraire beaucoup plus d’énergie du combustible, ces réserves seraient suffisantes pour des milliers d’années. Les prévisions de consommation énergétique Les nombreux scénarios prévisionnels de la consommation énergétique mondiale sont très dispersés : de 10,1 Gtep (scénario Noé du CNRS) ou 11,4 Gtep (scénario C2 du Conseil mondial de l’énergie – CME) à plus de 15 Gtep (scénario WETO 2003 de l’Union européenne, scénario A du CME) à l’horizon 2020. Le scénario tendanciel du CME s’établit à 13,5 Gtep. Cette dispersion s’explique par les hypothèses adoptées pour construire les différents scénarios. Les uns raisonnent en fonction du taux de croissance des consommations énergétiques primaires et prennent en compte les progrès d’intensité énergétique. Dans cette optique, le développement énergétique des pays les moins développés tend à reproduire le modèle que nous avons connu. Les autres cherchent à prendre en compte des politiques plus volontaristes de maîtrise de la demande et un développement énergétique des pays émergents qui « saute » des étapes technologiques. Les enjeux technologiques liés à l’énergie Les perspectives énergétiques renvoient à des enjeux particulièrement importants :
Les alternatives aux énergies fossiles sont variées. Les modes de production énergétique à moindre contenu en CO2 sont le nucléaire, la biomasse, dont les biocarburants, la géothermie, les énergies solaire, éolienne et hydraulique. Cependant, le potentiel de la plupart des énergies renouvelables est limité d’ici à 2020 en raison du montant des investissements nécessaires, de la variation du potentiel exploitable selon les régions ou des insuffisances des technologies de stockage de l’électricité. Par ailleurs, les centrales nucléaires et hydrauliques de grande envergure requièrent des délais d’études et de construction de près de vingt ans. L’usage du charbon associé à la capture et à la séquestration du gaz carbonique dans des champs de pétrole et de gaz épuisés, dans des aquifères salins, ou dans les grandes profondeurs marines est envisageable. Cependant, une lourde incertitude pèse sur l’acceptation du coût énergétique (perte d’efficacité) et financier de la capture du CO2, du stockage et de son transport. Les lieux de stockage fiables (au moins 100 ans) à proximité des lieux de consommation sont aussi à vérifier. La production d’hydrogène sans production de CO2 permettrait d’utiliser pour les besoins énergétiques un nouveau combustible efficace et sans émissions autres que de l’eau. Cependant, outre le problème du volume de stockage, les technologies de production d’hydrogène « propre » en quantité n’en sont qu’à un stade de recherche très en amont (thermolyse nucléaire et photolyse) ou ont des rendements insuffisants (électrolyse). Sa généralisation à l’horizon 2020 est donc improbable. Reste à savoir si l’hydrogène pourrait être produit à plus petite échelle pour stocker l’énergie de sources intermittentes. À noter que des piles à combustibles pour l’habitat ou les appareils électroniques portables peuvent fonctionner avec un carburant externe plus stable (gaz naturel ou méthanol), l’hydrogène étant élaboré directement à l’intérieur de la pile. Outre l’amélioration des rendements ou de l’efficience des objets de consommation énergétique, la maîtrise de la consommation peut passer aussi par l’amélioration de la gestion des flux énergétiques à l’échelle d’un objet (automobile), du réseau électrique, d’un bâtiment, d’une zone industrielle (écologie industrielle) via des objets intelligents « régulateurs » de consommation. Les technologies qui utilisent l’énergie ont souvent une durée de renouvellement plus courte que les technologies de production et affectent un bien plus grand nombre de secteurs économiques. 1.5 - Les ressources minérales et minières Les réserves disponibles et le recyclage On distingue les métaux ferreux (fer, fonte, acier) et non ferreux (autres métaux, dont aluminium, nickel, zinc, plomb ...). Parmi ces derniers, on peut isoler les métaux précieux (or, argent, platine et métaux dits de la mine du platine : palladium, rhodium, iridium, ruthénium, osmium), souvent stratégiques pour les industries de pointe. Contrairement aux ressources énergétiques, l’approvisionnement en matières premières minérales n’attire guère l’attention. Cependant, d’après Jacques Blamont[2], à consommation inchangée, les réserves connues seront pour la plupart épuisées à la fin du XXIe siècle. À l’horizon 2020, seule l’extraction de zinc et de plomb devrait atteindre ces limites physiques, mais aussi commerciales (baisse de la consommation due, entre autres, à des législations environnementales et sanitaires plus sévères, part accrue du recyclage). Une répartition inégale accentuée par les concentrations industrielles : la montée des risques économico-stratégiques Les ressources minérales sont inégalement réparties sur le globe. Ce phénomène géologique est accentué par les logiques de rentabilité (les coûts fixes de l’extraction sont très élevés et nécessitent un amortissement de long terme) et de concentration industrielle propre au secteur. Suite à l’effondrement de l’URSS et à la chute des prix des métaux qui s’en est suivie (disparition de la demande industrielle soviétique), la décennie 1990 a été marquée par une restructuration drastique. Ont ainsi disparu des filières ou exploitations non rentables pour le producteur, mais pourtant stratégiquement indispensables pour l’utilisateur. Certains approvisionnements sont dans une situation de dépendance totale ou quasi totale vis-à-vis d’un ou deux producteurs dominants. Le cas de la Chine est à ce titre doublement exemplaire de la montée des risques économico-stratégiques à l’échelle mondiale :
Les prix : une tendance (passée) baissière, mais des variations brutales À long terme, le prix des matières premières a été orienté à la baisse (division par un facteur 5 depuis 1850, par 2 depuis 1950). Cependant, les marchés des métaux, du fait de la réactivité limitée de la production, de la concentration de certaines ressources, et du caractère non substituable de certains métaux, sont soumis à des variations brutales de prix. Celles-ci peuvent s’expliquer par une raréfaction de l’offre, par exemple du fait d’un conflit dans les zones de production (quadruplement du prix du cobalt en 1978 suite à un conflit au Zaïre) ou d’un « fait du prince » (suspension des exportations soviétiques de titane en 1978-79, de palladium par la Russie en 2001). À noter l’enjeu spécifique aux métaux high tech qui présentent un risque spécifique de crise qui découle d’une demande explosive suite à une nouvelle application (cas du rhodium et du palladium utilisés dans les pots catalytiques) ou à un marché en forte croissance comme celui des TIC : forte demande de métaux tels que le tantale (condensateurs), le gallium et le germanium (composants électroniques haute fréquence) ou l’indium (écrans plats LCD) dont le prix est passé de 70 à 700 USD/kg en un an. Les alliages métalliques utilisés par l’aéronautique ou l’automobile exigent des métaux spécifiques comme le nickel, le cobalt, le tantale, le niobium, les terres rares ou le rhénium. Ces métaux sont produits en faible quantité parfois comme produit principal et souvent des sous-produits du raffinage des métaux de base. Des crises liées à un accroissement rapide de la demande pourraient concerner le germanium (électronique), le rhénium (aéronautique), le gallium (laser et diode blanche) ... Le marché des platinoïdes, métaux très onéreux et rares, est soumis à de fortes tensions. Leurs propriétés physiques et chimiques les rendent de plus en plus stratégiques pour les industries de haute technologie présentes (électronique, catalyse...) et futures (électronique, environnement, énergie...). La demande de la Chine et des autres pays émergents La décennie 1990 a été marquée par l’affirmation de la Chine comme producteur et exportateur majeur sur le marché mondial des matières premières minérales (zinc, cuivre, coke, tungstène). Cette situation s’est brutalement renversée au début des années 2000, la Chine devenant importateur net et l’un des premiers consommateurs mondiaux de métaux non ferreux (cuivre, aluminium, zinc, nickel...) et d’acier. Selon la direction générale de l’énergie et des Matières premières (DGEMP) du Ministère chargé de l’Industrie, « cette situation devrait entraîner des changements profonds et structurels des marchés mondiaux des métaux et de l’énergie, en déplaçant le centre de gravité des pays consommateurs vers l’Asie, ce qui crée ou risque de créer des tensions sur les prix, et pourrait diminuer l’importance et le contrôle des places occidentales sur les marché ». Il n’est pas à exclure que le surenchérissement du prix des matières premières finisse par peser sur la croissance chinoise, en particulier par le biais du coût des infrastructures (acier pour les constructions, cuivre pour les réseaux électriques...). Cependant, selon la direction générale du Trésor et de la Politique économique (DGTPE), grâce à sa base industrielle diversifiée et à ses ressources naturelles, la Chine n’est que modérément exposée à ce type de risque. A contrario, l’Inde se trouve en position de vulnérabilité. Celle-ci pourrait s’accentuer par le biais d’une ouverture économique et d’une dépendance accrue. Par ailleurs, l’industrialisation attendue de l’Inde pourrait, au même titre que la Chine, provoquer une nouvelle hausse des cours des matières premières. Cependant, l’horizon temporel et le rythme de l’industrialisation indienne demeurent incertains. Les enjeux technologiques liés aux matières premières Les perspectives d’évolution de la demande et des prix des métaux dépendent pour partie des nouveaux débouchés. Parmi les technologies actuellement en cours de développement, certaines pourraient être sources de tensions sur des marchés spécifiques. Le zinc ou le platine sont des métaux pour lesquels la ressource présente de sérieux risques. Ainsi, à moins qu’émerge un substitut valable, le marché du platine pourrait connaître une augmentation sensible de la demande. D’ici à 2010, elle devrait essentiellement découler d’une augmentation de la demande pour les usages classiques (catalyse et joaillerie) ou nouveaux (piles à combustibles), dans les pays aussi bien développés (normes environnementales de plus en plus drastiques) qu’émergents (la consommation chinoise a plus que triplé entre 1998 et 2002). La recherche de substituts à d’autres minerais stratégiques semble importante car la plupart des gisements sont situés dans des zones politiquement instables. Le recyclage est donc de première importance non seulement pour ces matières premières critiques, mais aussi pour la production d’acier qui peut être produit par recyclage de la ferraille en fours électriques, en complément de la production en hauts-fourneaux à partir d’oxyde de fer. Le recyclage est nécessaire mais ne saura répondre à l’intégralité des besoins : il est indispensable de trouver de nouveaux gisements et de les exploiter à l’aide de processus efficaces. Au-delà, il y a la recherche de matériaux de substitution. La récupération (recyclage) des métaux chers (utilisés par exemple dans l’électronique) ne pose pas de problème, car une forte valeur ajoutée peut être réalisée. Les métaux peu chers le sont beaucoup moins. La concomitance de la directive de recyclage de l’électronique (D3E d’août 2004) et les crises possibles sur ces métaux high tech font de la séparation des trente métaux que contient un ordinateur un enjeu particulièrement important. Cela, d’autant plus que les matériels utilisés dans l’informatique et les télécommunications ont une durée de vie qui ne dépasse guère trois ans et qu’il faudra bien gérer ces déchets qui peuvent être pour une part toxiques.
[1] Une région est dite sous le coup d’un stress hydrique lorsque les ressources annuelles, c’est-à-dire la quantité d’eau disponible pour tous les usages qu’ils soient humains (industrie, agriculture, consommation individuelle, ...) ou naturels (écosystèmes, plantes et animaux sauvages), sont inférieures à 1 700 m3 annuels par personne ; et d’une pénurie en deçà de 1 000 m3 par personne. [2] Blamont Jacques, 2004, Introduction au siècle des menaces, Odile Jacob, Paris.
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