TECHNOLOGIES CLÉS 2010 (novembre 2006)

Sommaire

Le Contexte de l’évolution technologique des prochaines années

  1. au niveau mondial :
  2. au niveau européen et français :

 

2 - Au niveau européen et français

2.1 - Le vieillissement démographique

Les projections démographiques des Nations unies — certes discutables en raison des hypothèses qui les sous-tendent — révèlent que la population mondiale pourrait se situer aux alentours de 7,5 milliards d’habitants à l’horizon 2020, l’essentiel de cette croissance s’opérant dans les pays dits du Sud dont la part dans la population mondiale ne cessera de croître. Les pays de l’OCDE, qui représentaient en 1950 près d’un quart de la population mondiale, ne représenteront, sans doute, qu’environ 12 % de ladite population mondiale en 2020. L’Asie à elle seule représente, dès à présent, 60 % de la population mondiale.

Tous les pays du monde, à des périodes différentes, et à un rythme encore plus différent, connaissent un phénomène de transition démographique marqué par le passage d’une natalité et d’une mortalité élevées à une natalité et à une mortalité basses. Si ce processus s’est opéré en Europe à un rythme relativement lent au cours des deux siècles écoulés, il s’opère désormais à un rythme beaucoup plus accéléré dans des pays en développement tels que la Chine ou les pays du Maghreb. Une des conséquences essentielles de cette transition démographique est le vieillissement démographique qui, s’il est particulièrement marqué aujourd’hui dans les pays industrialisés et singulièrement en Europe, touche dès à présent et touchera de plus en plus les pays en développement rapide, comme la Chine et les pays de la rive sud de la Méditerranée.

La chute de la fécondité et les progrès de l’espérance de vie

Le vieillissement démographique en Europe est d’abord la conséquence des évolutions passées de la fécondité, particulièrement de la succession d’une période dite de baby-boom puis d’une période de « baby-krach ». En effet, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, tous les pays européens ont connu une forte croissance de leur fécondité (entre 2,7 et 2,9 enfants par femme en moyenne de 1946 à 1964 en France). Puis, tous ces pays européens ont connu, au milieu de la décennie 1960, une chute importante de la fécondité. D’abord, dans les pays scandinaves, un peu plus tard dans les pays d’Europe centrale – l’Allemagne, dès 1974, avait un indice conjoncturel de fécondité de 1,4 enfant par femme –plus tard encore, mais de manière plus brutale, dans les pays d’Europe du Sud (l’indice conjoncturel de fécondité se situant aujourd’hui à 1,2 enfant par femme en Espagne et en Italie). La France a elle-même connu, à partir de 1964, un brutal effondrement de son indicateur conjoncturel de fécondité, qui se stabilise aux alentours de 1,8 enfant par femme.

La mortalité aux âges jeunes puis adultes n’a simultanément cessé de baisser. On observe depuis fort longtemps une croissance régulière de l’espérance de vie à la naissance au rythme, en moyenne, de un trimestre par an (soit un an tous les quatre ans) avec toutefois un différentiel important, entre l’espérance de vie des hommes et celle des femmes et selon les catégories socioprofessionnelles. Ainsi, par un même effet mécanique, environ 60 ans après 1946, il est simple de comprendre que les effectifs et la part dans la population totale des personnes dites âgées (les 60 ans ou plus) augmenteront fortement à partir de 2006, et ceci pendant plusieurs décennies.

Un vieillissement annoncé par les projections démographiques

En dépit même de la timidité des hypothèses adoptées, les projections centrales de l’Institut nationale de la statistique et des études économiques (INSEE) révèlent ainsi que la population française passerait de moins de 60 millions à 62,7 millions à l’horizon 2020 (la fourchette des variantes va de 61 millions à 64 millions). La population des moins de 50 ans, dans le meilleur des cas, se maintiendrait en part relative dans la population totale, alors que dans tous les autres cas elle diminuerait. En revanche, la population des 50 ans ou plus, dans tous les cas de figure, augmenterait fortement, l’essentiel de la progression s’opérant d’ici à 2020-2030. Du fait même de l’allongement de l’espérance de vie au-delà de 60 ans, les pays européens, et en l’espèce la France, connaîtront non seulement un vieillissement marqué, mais également, au sein de cette catégorie d’âges, une croissance particulièrement rapide des personnes très âgées.

Nous avons ici affaire à une tendance qui apparaît très lourde, très largement irréversible à l’horizon 2020 et même au-delà. La proportion de personnes âgées de 60 ans ou plus passe ainsi en France, selon les variantes des projections, de quelque 20 % en l’an 2000 à 26,7 %-28 % en 2020 ; celle des 85 ans ou plus progressant (selon la projection centrale) d’environ 2 % en 2000 à 3,4 % en 2020. Les problèmes liés au vieillissement démographique vont se poser d’une manière brutale sur l’ensemble des quarante prochaines années. Cependant, la croissance habituellement considérée comme continue de l’espérance de vie à la naissance et à 60 ans pourrait fort bien être contrariée, par exemple, par la dégradation des conditions de vie ou encore par la disponibilité de soins adaptés à une population vieillissante.

Des déséquilibres actifs/inactifs et cotisants/retraités

La raison la plus courante pour laquelle on s’inquiète du vieillissement démographique tient à la dégradation du rapport entre le nombre d’actifs occupés et le nombre d’inactifs allocataires, en particulier âgés, c’est-à-dire au déséquilibre entre les ressources et les dépenses des systèmes de retraite essentiellement fondés sur le principe de la répartition. Une première approche simple vis-à-vis du déséquilibre consiste à se référer au rapport entre les 20-59 ans et les 60 ans ou plus. L’Institut nationale des études démographiques (INED) a montré que pour maintenir stable le rapport entre le nombre d’adultes (20-59 ans) et le nombre de personnes âgées (60 ans et plus), il conviendrait de remonter l’âge frontière entre ces deux catégories de telle sorte que celui-ci se situe aux alentours de 65 ans en 2020.

L’équilibre des régimes de retraites menacé

Un rapport autrement plus important est celui du nombre de cotisants rapporté au nombre de retraités. Des calculs récents effectués dans le cadre du Conseil d’orientation des retraites (COR) ont confirmé l’ampleur des ajustements à opérer. Sur la base de la réforme adoptée en France en juillet 2003, ils montraient que, sous contrainte d’une évolution démographique tendancielle, d’une amélioration rapide et durable de l’économie et de l’emploi — hypothèse optimiste — et d’une réglementation maintenue en son état jusqu’en 2040, le besoin de financement de l’ensemble du système équivaudrait à 4 points de produit intérieur brut et le taux de remplacement du salaire moyen par la pension moyenne tomberait de 78 % à 64 %.

Assurer, dans ces conditions, l’équilibre financier requerrait soit d’augmenter le taux de prélèvement sur les actifs d’un montant équivalent à 9 points de cotisation, soit de reporter de six ans l’âge de la retraite. De plus, ne sont pas pris en compte dans ces calculs les coûts liés au problème du grand âge et de la dépendance, ni même ceux liés au financement de l’assurance maladie. Le déséquilibre financier des systèmes de retraite ne constitue pas une exception par rapport aux autres régimes de protection sociale. La dynamique des dépenses est telle que, sauf à recourir à un endettement croissant, il faudrait d’ici à 2020 augmenter les ressources dans une proportion d’environ 30 %, à moins évidemment de réduire les dépenses dans une proportion équivalente.

Le problème majeur se trouve et se trouvera de plus en plus dans le déséquilibre croissant entre les ressources et les dépenses du « système ». Les réformes – intervenues en 1993, puis celles de 2003, consistant notamment à exiger un nombre d’annuités de cotisations plus important pour bénéficier d’une retraite à taux plein – ne constituent certainement pas une solution suffisante. C’est en effet une chose que d’exiger un nombre croissant d’annuités de cotisations pour bénéficier d’une retraite à taux plein, c’en est une autre que de savoir si la situation de l’emploi est favorable au maintien en activité des seniors.

Les enjeux technologiques liés aux vieillissement

En tout état de cause, le vieillissement démographique soulèvera des questions très importantes et marquera les attentes des individus dans les années à venir en Europe. Du point de vue des innovations et des technologies, vieillir en bonne santé et en gardant son autonomie et ses capacités est certainement une attente majeure. Les enjeux liés au vieillissement de la population active et à l’emploi des seniors sont ici reportés dans la partie « emploi ». L’accroissement du nombre de personnes âgées ne sera pas sans conséquence sur :

  • les questions de santé, autant dans le domaine des coûts de santé que sur des besoins spécifiques concernant les maladies liées à l’âge comme les maladies neurodégénérescentes ;
  • les besoins de communication avec une ergonomie simplifiée et adaptée à des handicaps relatifs à la vision ou à l’audition ;
  • des besoins de diagnostic ou d’alerte (systèmes d’auto diagnostic, alertes automatisées en cas d’accidents,  ...) à distance compte tenu de la part croissante de personnes seules parmi les personnes âgées ;
  • les besoins de mobilité afin de permettre aux plus âgés de conserver l’autonomie de déplacement le plus tard possible ;
  • les besoins de services aux personnes, tant les besoins ménagers que les besoins affectifs d’échange et de communication.

2.2 - L’emploi à l’horizon 2020

Depuis 20 ans, la France vit avec un chômage important (autour de 10 % de la population active) et, plus inquiétant encore, un sous-emploi endémique. Pourtant, périodiquement – lors des périodes de reprise de l’activité économique – le thème des pénuries de main-d’œuvre revient sur le devant de la scène. Les évolutions démographiques, avec le départ à la retraite des générations du baby-boom et la baisse attendue de la population active à partir de 2007, réactivent ces craintes - ou espoirs, car certains y voient la promesse de la fin du chômage et du retour au plein emploi. Pour savoir si ces espoirs sont fondés, il convient d’abord d’observer, séparément, les évolutions passées et futures de la demande (ou encore de la population active) et de l’offre d’emploi (ou besoins de main-d’œuvre).

L’évolution de la population active

L’évolution de la population active (nombre de personnes en emploi ou à la recherche d’un emploi, donc disponibles) sera fonction de deux facteurs : l’évolution démographique générale, soit l’évolution de la population d’âge actif (les personnes âgées de 15 à 64 ans) et les flux migratoires ; l’évolution des taux d’activité (propension à travailler) des hommes et des femmes, aux différents âges. Il est important de noter, dès à présent, que la démographie ne dicte pas tout et que la baisse de la population active, annoncée pour 2006, n’a rien d’inéluctable : si elle risque en effet de se produire à comportements d’activité inchangés, une augmentation des taux d’activité de telle ou telle catégorie peut l’atténuer, voire l’enrayer.

Progression de l’activité féminine et baisse de celle des hommes

L’augmentation sensible du taux d’activité des femmes s’est accompagnée de la diminution de celui des hommes, lié au déclin de l’activité des plus jeunes et des plus âgés. La progression de l’activité féminine se poursuit toujours au fur et à mesure que les jeunes générations, très actives, remplacent leurs aînées sur le marché du travail. Cette évolution s’est observée dans tous les pays d’Europe, même si les niveaux d’activité des femmes restent très différents (il y a encore près de 30 points d’écart entre la Suède et l’Italie).

Faiblesse de l’activité des jeunes et des seniors

Progressivement, avec l’allongement de la scolarité (l’âge moyen de fin d’études a augmenté de 3,5 ans en 40 ans), les jeunes entrent de plus en plus tardivement sur le marché du travail. Alors qu’au début des années 1960, un jeune sur deux était actif, aujourd’hui, c’est à peine un sur trois. De même, à l’autre extrémité de la vie active, les salariés âgés ont longtemps été incités à prendre leur retraite avant l’âge légal. Résultat : le taux d’activité des hommes de 55 à 64 ans a chuté de 79 % en 1962 à 30 % en 1994. Toutefois, il remonte légèrement depuis. On observe ainsi en France, de façon plus marquée que dans les autres pays développés, un resserrement de la population active sur la tranche 25-54 ans, qui concentre aujourd’hui 81,3 % des actifs, contre 61 % en 1962.

Les dernières projections démographiques de l’INSEE (scénario central), à l’horizon 2020, font apparaître deux faits :

  • la population des 25-59 ans (soit, comme on l’a vu, le cœur de la population active en France) devrait diminuer à partir de 2005 et perdre 120 000 personnes entre 2000 et 2020 ;
  • la population des 60-64 ans devrait croître en revanche, et gagner 1,2 million de personnes.

Au total, la population d’âge actif (15-64 ans) gagnerait près de 900 000 personnes entre 2000 et 2020, la croissance de la catégorie d’âge des 60-64 ans compensant les pertes dans les autres catégories. La question essentielle est donc de savoir si le taux d’activité des 60-64 ans, qui n’a cessé de baisser, pourrait de nouveau augmenter.

Dans le scénario tendanciel de l’Institut nationale de la statistique et des études économiques, le taux d’activité des 15-24 ans baisse encore légèrement (de 30,3 % en 2003 à 29,5 % en 2020). Le fait que le taux d’activité des 15-24 ans en France soit faible par rapport à la plupart des autres pays européens s’explique en partie par l’importance de la scolarité (plus de 90 % des jeunes inactifs français poursuivent leurs études) et par le cloisonnement important entre l’école (ou l’université) et le marché du travail. Mais les opportunités d’emploi offertes de 1998 à 2000 aux jeunes ont eu pour conséquence une légère baisse de leur scolarisation ce qui tend à indiquer que les études sont un refuge quand les perspectives d’emploi sont moroses. Les taux d’activité futurs des 15-24 ans dépendront donc de l’évolution de la conjoncture économique, mais on peut aussi imaginer une politique volontariste de développement de l’apprentissage comme en Allemagne où les deux tiers d’une classe d’âge passent par cette étape.

Le taux d’activité des seniors (55-64 ans) a commencé à se relever depuis quelques années, notamment du fait de la suppression des préretraites. Cependant, si le nombre de préretraites n’a cessé de baisser, les bénéficiaires de contrats de cessation anticipée de travailleurs salariés (CATS ou CASA pour l’automobile) sont en forte augmentation : l’Union nationale pour l’emploi dans l’industrie et le commerce (UNEDIC) en comptait 18 000 à la fin 2002 et 31 000 un an plus tard. De plus, les dispenses de recherche d’emploi (qui permettent aux chômeurs de plus de 55 ans de continuer à percevoir leur indemnisation sans être tenus de rechercher un emploi) approchaient les 400 000 en 2003. Enfin, la multiplication des arrêts maladie de longue durée dans la tranche d’âge des 55-59 ans peut laisser penser que le recours à l’arrêt de travail devient un mode de régulation des départs des salariés âgés. La France affiche toujours, contrairement à d’autres pays développés, une culture de sortie précoce du marché du travail. Pourtant, les travailleurs âgés ne sont pas « inemployables », comme le montre le succès des réformes engagées par les Pays-Bas et la Finlande.

Le vieillissement de la population active

Dans ses hypothèses, l’Institut nationale de la statistique et des études économiques propose un scénario tendanciel qui voit le taux d’activité des 55-64 ans baisser de 41,7 % (2003) à 41,5 % en 2020. Une variante imagine la remontée de l’âge effectif de cessation d’activité de cinq ans, c’est-à-dire qu’on suppose qu’à terme, les personnes de 60 ans se comporteraient, en termes de participation au marché du travail, comme les personnes de 55 ans du scénario tendanciel (et celles de 61 ans comme celle de 56 ans, etc.). L’impact de cette variante se traduirait par un surcroît d’actifs de l’ordre de 2,7 millions à l’horizon 2020 par rapport au scénario tendanciel.

L’âge médian de la population française s’élève et avec lui l’âge médian de la population active. Ce vieillissement de la population active occupée pose plusieurs problèmes qui deviendront de plus en plus aigus dans un pays comme la France à l’horizon 2020 :

  • celui de l’évolution des aptitudes suivant les âges, celle-ci étant malgré tout fonction de l’effort de formation qui sera fait au profit des quadragénaires en vue de leur éventuel maintien en activité, ainsi que de l’amélioration de leurs conditions de travail ;
  • celui des coûts salariaux qui, tant qu’ils demeurent directement liés à l’ancienneté, risquent d’augmenter corrélativement ;
  • celui, encore plus aigu, du remplacement éventuel des personnes partant à la retraite. En moyenne, environ 40 % de la population active française, si les âges de départ à la retraite restent inchangés, devraient quitter leur emploi dans les dix ans, y compris, par exemple, les dirigeants de PME. Selon une enquête des chambres de commerce et d’industrie, environ 45 % des chefs d’entreprise ont plus de 50 ans, ce sont donc entre 850 000 à 900 000 entreprises de toutes tailles et de tous secteurs qui devraient changer de dirigeants dans les quinze ans à venir.

Les besoins de main-d’œuvre

Depuis 1960, en France, la forte progression de la population active n’a pas été suivie par une progression comparable des créations d’emplois : le nombre total d’emplois n’a augmenté que de 3,7 millions entre 1971 et 2002, tandis que la population active augmentait de près de 5,6 millions sur la même période. En outre, la plupart des emplois créés correspondent en fait à des emplois aidés, l’emploi « hors mesures » n’ayant augmenté que d’à peine 1,6 million entre 1973 et 2002. D’autre part, l’essentiel de cette hausse était concentré sur la période de reprise entre 1998 et 2002, or les chiffres plus récents montrent une nouvelle dégradation de l’emploi (- 67 000 en 2003). De cette faiblesse des créations d’emplois découle l’accroissement spectaculaire du chômage qui, inférieur à 2 % de la population active dans les années 1960, dépasse les 10 % en 1985 et atteint 12,3 % en 1997, pour se stabiliser de nouveau autour de 10 % depuis.

Le chômage n’est pas une fatalité

Le phénomène du chômage atteint tous les pays occidentaux, mais à des degrés très variables. Le contraste entre les pays de l’Union européenne est frappant. Il est possible de distinguer deux groupes, celui des pays qui ont dépassé les 10 % de chômage au cours des années 1980 ou 1990 et qui se maintiennent autour de ce chiffre, comme la France, l’Espagne ou l’Italie, et ceux qui, s’ils ont connu des périodes de chômage relativement élevé, sont parvenus à le faire passer en dessous de 6 %, comme la Suède ou les Pays-Bas.

Le facteur souvent mis en avant pour expliquer ces écarts est la croissance économique. Les pays qui ont réussi à faire baisser leur chômage sont également ceux qui ont bénéficié d’un taux de croissance du PIB supérieur aux autres : le Danemark, l’Irlande, la Norvège et les Pays-Bas ont ainsi connu une croissance de 3,3 % en moyenne sur la période 1990-1998, contre 2 % pour la moyenne européenne. On peut se demander toutefois si la relation croissance-emploi est aussi simple ou si le taux d’emploi, généralement vu comme le résultat de la croissance, n’en est pas plutôt un des moteurs. La faiblesse de celle-ci découle en effet d’une faible demande privée, c’est-à-dire d’une consommation et d’un investissement trop timides. Or, lorsque le taux d’emploi est faible (et le chômage élevé), cela pèse sur cette demande ainsi que sur le budget de l’État (par le poids des transferts sociaux). En revanche, si le taux d’emploi est élevé, les ménages ont les moyens de consommer davantage et cela incite les entreprises à investir.

Les enjeux technologiques liés à l’emploi

Cette question de l’emploi restera un enjeu majeur pour les sociétés européennes et la France en particulier à horizon de dix ans. Ce besoin de création d’emploi et de dynamisation du marché du travail aura des conséquences sur :

  • le besoin de formation tout au long de la vie non seulement pour permettre à la partie la plus âgée de la population active de rester en emploi, mais aussi permettre à l’ensemble de la population active de changer de type d’emploi en cours de carrière et de s’adapter plus aisément aux restructurations de l’appareil productif ;
  • l’ergonomie des postes de travail et les interfaces homme-machine pour que la productivité bénéficie de l’expérience des travailleurs âgés sans être pénalisée par des aptitudes physiques éventuellement moins performantes qu’à 20 ans ;
  • les outils de travail collaboratif nécessaire à l’émergence d’innovations qui requièrent de plus en plus l’assemblage de compétences qu’une personne ou une entreprise ne peut souvent posséder seul ;
  • la prise de risque et l’entreprenariat qui relève éventuellement d’outils de formation et d’information mais davantage d’innovations socio-organisationnelles et politiques.

2.3 - La compétitivité économique

Il y a deux manières d’appréhender l’évolution à moyen et à long termes des économies française et européenne : l’une à l’aune des indicateurs économiques classiques (l’évolution du PIB, de la productivité, de la spécialisation productive ...) ; l’autre au travers des transformations structurelles des économies modernes et de la capacité de nos propres économies à « prendre le virage » nécessaire pour relever le défi de la compétitivité et de l’innovation.

Le rattrapage de l’Europe

Durant les trente glorieuses (1945-1973), les pays européens rattrapaient les États-Unis. En revanche, tout se dérègle à partir des années 70. Le processus de rattrapage de l’Europe vis-à-vis des États-Unis est alors interrompu. Pire, l’écart se creuse à nouveau. Ainsi, en 2002, le PIB par habitant de la France et de l’Union européenne était inférieur d’environ 25 % à celui des États-Unis. Ce décrochage s’explique couramment par des facteurs différents suivant les pays européens, notamment :

  • par une durée moyenne du travail plus courte pour les Pays-Bas, l’Allemagne, la France et la Belgique ;
  • par un taux d’emploi plus faible pour l’Italie, la Grèce, l’Espagne, la Belgique et la France ;
  • par une plus faible productivité horaire pour le Portugal, la Grèce, l’Espagne, le Japon, le Royaume-Uni et le Canada.

On pourrait longtemps disserter sur ces divergences et les facteurs explicatifs en se gardant toutefois de toute analyse monocausale. Le fait est que les pays européens ont progressivement perdu la production de biens peu sophistiqués : habillement, chaussure, électronique bas de gamme ..., au profit des pays émergents. Ainsi, si la production industrielle totale a crû de 13 % entre 1991 et 2003 dans la zone euro, elle a augmenté de 50 % à 450 % dans les pays émergents d’Asie, mais aussi en Europe centrale (100 % en Pologne, 50 % en République tchèque). Explication qui vaut aussi pour les nouvelles technologies puisque la hausse de la production dans ces pays en développement rapide est souvent beaucoup plus forte que dans la zone euro (300 % en moyenne depuis 1993 contre 100 % dans ladite zone euro), particulièrement en Chine (multiplication par 160 en dix ans).

Ces quelques données viennent au demeurant contredire la thèse développée en son temps par Robert Reich qui laissait entendre que nous assisterions à une nouvelle division internationale du travail, la production de biens manufacturés à faible valeur ajoutée se délocalisant vers le Sud tandis que les industries de haute technologie se concentreraient dans les pays du Nord. La période récente révèle, lorsque l’on regarde la balance commerciale, une dégradation générale des économies dites développées au regard des économies en développement rapide. Balance commerciale qui révèle d’importantes différences suivant les pays, y compris en Europe. À titre d’exemple, lorsque l’on compare les pays européens, on observe que :

  • la France et l’Allemagne se spécialisent dans des biens d’équipement, et ont des surplus commerciaux importants ou croissants pour ces biens ; il y a naturellement dépendance pour l’énergie et les biens intermédiaires, dégradation en revanche en ce qui concerne les biens de consommation ;
  • l’Espagne et le Royaume-Uni ne se spécialisent en rien et ont des déficits importants et croissants pour tous les produits.

Ainsi est-il clair qu’une extrapolation pure et simple de ces indicateurs à l’horizon 2010-2020 n’incite guère à l’optimisme quant aux performances des économies européennes. Mais à moyen et à long termes, il est sans doute plus judicieux de s’intéresser aux transformations structurelles des économies modernes, à leur capacité d’opérer les mutations nécessaires pour relever les défis du futur, y compris ceux d’une concurrence mondiale.

L’évolution structurelle des économies modernes

L’évolution à long terme des économies modernes est marquée par un phénomène général de tertiarisation (ou dématérialisation) qui peut être appréhendé de deux manières tout à fait différentes. La première consiste à se référer à la thèse classique suivant laquelle le développement serait marqué d’abord par l’essor de l’ère agraire, puis par celui du secteur industriel et enfin par celui de l’ère tertiaire. Pour les pays européens, la première moitié du XXe siècle a été marquée par un déclin relatif du secteur agricole, tant en part de l’emploi que du PIB, et un essor de l’industrie. Depuis les années 1970, nous observons un déclin relatif du secteur industriel tandis que le secteur tertiaire lui-même n’a cessé de croître. Il est toutefois nécessaire de s’interroger sur la pertinence d’une telle grille d’analyse. Il est, par exemple, évident que la production agricole ne cesse de croître alors que la population active y opérant était déclinante. Une autre observation de bon sens consiste à souligner combien les phénomènes d’externalisation des entreprises industrielles vers le « tertiaire » (typiquement les fonctions de services généraux, comptabilité, entretien et maintenance, logistique, informatique ...) contribuent à fausser les données dont on dispose au travers d’une telle nomenclature.

Une toute autre manière d’appréhender ce phénomène de tertiarisation, qui nous semble autrement plus pertinente, consiste à souligner le rôle croissant des facteurs « immatériels » dans la valeur de l’ensemble des produits aussi bien agricoles ou agroalimentaires qu’industriels. Tout comme nous avons assisté, dans un premier temps, à un phénomène d’industrialisation de l’agriculture, nous assistons depuis plusieurs décennies à un processus sans doute irréversible de tertiarisation de l’ensemble des activités productives. Ainsi, lorsque l’on décompose le prix des produits agricoles ou agroalimentaires sur longue période, l’on observe que lesdits facteurs immatériels pèsent d’un poids de plus en plus lourd. Ces facteurs immatériels recouvrent des activités qui vont de la recherche-développement sur les semences, les intrants, les aliments, le progrès génétique sur les plantes et les animaux, jusqu’à – et en aval de la production – la distribution, donc la chaîne du froid, la publicité, le marketing ...

A fortiori, plus nous évoluons vers des industries dites de haute technologie, plus cette part de « l’immatériel » tend à augmenter. Ainsi, estime-t-on que, dans le prix d’un microprocesseur, il y a pratiquement 95 % d’immatériel incorporé. Simultanément à ce phénomène de tertiarisation des secteurs primaires et secondaires, nous assistons à la poursuite d’un phénomène d’industrialisation d’activités traditionnellement tertiaires, marchandes ou non marchandes, qui se manifeste par le remplacement de certains services par l’acquisition d’équipements : hier la machine à laver, aujourd’hui les industries culturelles et sportives.

La frontière entre l’industrie et les services devient donc de plus en plus floue. Deux mouvements sont de fait à l’œuvre : d’une part, dans leur recherche d’efficacité, les entreprises industrielles se recentrent sur leur cœur de métier et externalisent y compris des tâches liées à la production ; d’autre part, les entreprises industrielles sont incitées par l’évolution de la demande à associer une part croissante de services à leurs produits industriels (biens complexes ...). Tout cela signifie que les principales sources de valeur ajoutée se déplacent de la possession de matières premières ou de la capacité à produire des biens manufacturés à faible valeur ajoutée vers notre capacité à produire des idées, des concepts qui sont introduits dans les produits, le phénomène étant parfois dénommé par certains économistes comme l’essor de « l’économie de la fonctionnalité », par d’autres comme l’émergence de l’économie de l’immatériel, ou encore par le concept de « révolution de l’intelligence ».

Du fait de cette dématérialisation des activités productives, nous assistons à l’émergence d’une « nouvelle économie » qui n’a rien à voir avec la net-économie des années 2000.

Un nouveau paradigme technico-économique

Cette « nouvelle économie » revêt un certain nombre de caractéristiques particulières. Nous n’en citerons ici que trois qui constituent autant de tendances lourdes :

  • la première est relative à la déconnexion croissante entre la croissance économique et la consommation de matières premières minérales et minières, énergétiques et non énergétiques. Ce phénomène étant principalement lié au progrès des sciences et des techniques (rendement énergétique des machines, 50 kilos de fibres optiques transportent autant de messages téléphoniques que nous le faisions auparavant avec une tonne de cuivre ...). Elle ne saurait pour autant nous amener à considérer qu’il n’y a plus aucun risque sur les approvisionnements et surtout sur les prix des matières premières (voir l’acier ou le pétrole) ;
  • une deuxième caractéristique de cette « nouvelle économie » est incontestablement la déconnexion entre la sphère réelle (la production de biens et de services) et la sphère financière. La déconnexion est telle que, hormis les booms et les krachs, on estime que les flux financiers échangés à travers la planète sont quotidiennement environ 100 fois supérieurs à la valeur des transactions commerciales réelles, qu’ils évoluent de manière erratique sans lien rationnel avec le dynamisme de l’économie réelle. Une question tout à fait fondamentale pour les années à venir concerne évidemment la manière de gérer cette tension entre l’activité financière et l’activité réelle des entreprises. Ici réside une incertitude majeure : soit que la financiarisation de l’économie se poursuive, soit que, la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) se développant, la tendance puisse s’infléchir ;
  • une troisième caractéristique est évidemment la mondialisation de l’économie. En effet, nous entrons dans une économie qui est beaucoup plus fluide, beaucoup plus volatile, qui s’organise de plus en plus suivant une logique de réseaux à l’échelle internationale, réseaux de plus en plus déconnectés de la logique territoriale sur laquelle demeure assis le principe de souveraineté nationale (ou d’une co-souveraineté européenne). Dès lors que l’économie se mondialise, il est logique que les politiques publiques dans le cadre étroit de l’État nation perdent en efficacité, d’autant que les entreprises s’organisent suivant cette logique de réseaux, au point de former, dans certains cas,  des oligopoles mondiaux dont le poids économique et financier excède de loin celui des États (voir Microsoft, par exemple).

Du fait même de cette mondialisation de l’économie, la concurrence s’accroît de manière inéluctable et la compétitivité devient un impératif incontournable.

Les enjeux technologiques liés à la compétitivité

L’inéluctable recherche de compétitivité qui s’impose aux entreprises s’opère pour l’essentiel au travers de quatre types de stratégies qui, même si elles ne sont pas foncièrement nouvelles, s’affirment de plus en plus nettemen :

  • au travers de la tertiarisation des activités productives, particulièrement de l’agriculture et de l’industrie, celle-ci se traduisant par la multiplication des intrants à caractère immatériel et par le passage d’une production de masse à une production de biens sur mesure, de plus en plus souvent « service compris ». Cette tertiarisation suppose de plus en plus de coopérations entre diverses entreprises même si elles sont en compétition par ailleurs (cas de l’électronique mais aussi de l’automobile) ;
  • au travers d’un phénomène d’industrialisation des services qui, certes, n’est pas complètement nouveau comme en témoigne, par exemple, la multiplication des équipements dans les foyers et, plus généralement, l’automatisation de nombreuses fonctions à caractère tertiaire ;
  • cette recherche de compétitivité sur les marchés mondiaux passe inéluctablement par la modernisation de l’État et des services publics. La compétition est aujourd’hui réelle entre les nations et entre les territoires pour fidéliser les investisseurs, les entrepreneurs, les personnes qualifiées, a fortiori les attirer. D’où le défi des territoires qui doivent améliorer leur attractivité relative vis-à-vis des facteurs créateurs de richesse. Ici réside un enjeu majeur auquel on se réfère le plus souvent en parlant de pôle de compétitivité ou d’excellence, de district ou de cluster ;
  • cette course à la compétitivité globale entraîne un redéploiement des activités entre les secteurs marchands, non marchands et domestiques. Traditionnellement étaient transférées du secteur marchand vers le secteur non marchand les activités à productivité stagnante. Les secteurs marchands et non marchands étant désormais solidairement confrontés à la compétition mondiale, ils ont tendance à reporter sur la sphère domestique les activités à productivité stagnante ou déclinante (la banque à domicile qui fait réaliser par le client sur son temps de loisir l’activité du guichetier d’autrefois, les associations en complément du secteur public).

On observe cependant d’importantes différences suivant les pays. Si la France a fait le choix de supprimer les pompistes et les gardiens d’immeubles, tout autre est le choix opéré, par exemple aux États-Unis ou au Japon. La télémédecine va-t-elle pour une part remplacer le médecin de campagne et la télésurveillance le gendarme du quartier ?

Au-delà de ces différentes stratégies autour desquelles s’organise la recherche de compétitivité, l’innovation apparaît comme un impératif majeur. Dès que l’on parle d’innovation, tout le monde pense d’abord à l’innovation scientifique et technologique. Notamment au travers du développement des technologies de l’information et de la communication (TIC), des biotechnologies et des matériaux nouveaux auxquels il convient d’ajouter les sciences cognitives et, désormais, la « convergence de ces quatre familles de technologies ».

Rappelons d’abord que ces technologies sont radicalement différentes des technologies des générations précédentes dans la mesure où il s’agit de technologies génériques : à la différence des machines d’hier, qui étaient dédiées à un usage unique, un micro-ordinateur, par exemple, ne sert à rien du tout. En revanche, on peut greffer sur ce micro-ordinateur d’innombrables logiciels qui permettront d’en faire de multiples applications. Ce sont par ailleurs des technologies combinatoires : c’est par exemple la combinaison informatique-télécommunications, débouchant sur ce que l’on appelait hier la télématique et aujourd’hui les « autoroutes de l’information » ou encore la combinaison informatique-biologie débouchant sur la biotechnologie. Du fait même que ces technologies sont génériques et combinatoires, elles sont éminemment diffusantes. Elles ont donc vocation à se répandre dans l’ensemble de nos bureaux et de nos usines, dans les espaces publics comme dans les foyers. Pourtant les technologies ne se diffusent pas au rythme où elles sont mises au point mais au rythme auquel la société veut bien se les approprier, fût-ce au prix d’un détournement de l’usage pour lequel elles ont initialement été mises au point.

Soulignons l’importance primordiale de l’innovation socio-organisationnelle qui bien souvent du reste joue un rôle tout aussi important dans le processus de transformation de nos sociétés et de nos organisations. Le processus d’innovation est un processus complexe dans lequel interviennent aussi bien une dimension technologique (à laquelle est principalement consacrée cette étude) qu’une dimension socioculturelle et économique. On ne change pas la dynamique d’une organisation humaine au rythme où l’on change ses équipements mais bien au rythme où les comportements, les formes d’organisation, le type de management sont capables d’évoluer, non sans remettre en cause au passage des mentalités et des cultures ancrées dans le passé. Le défi de l’innovation socio-organisationnelle se situe à plusieurs niveaux :

  • au niveau des formes d’organisation : les experts en organisation soulignent volontiers que nous allons devoir passer des entreprises pyramidales d’hier à des entreprises dites « polycellulaires ». En fait, on réduit le nombre d’échelons de la pyramide, ce qui n’est pas sans poser des problèmes en termes de gestion de carrière et de promotion. Cette structure pyramidale « raccourcie » coexiste avec des équipes projets de sorte que nous nous trouvons de plus en plus face à des organisations dites « matricielles » appellant des modes de management et de gestion radicalement différents. Aussi devrons-nous sans doute passer d’un management dit d’autorité à un management participatif exigeant des managers d’être des « catalyseurs d’intelligences réparties » ;
  • au niveau des formes d’emploi : hier était prédominant le statut, demain sera sans doute prédominante la fonction qu’elle soit individuelle ou collective, et donc les qualifications requises pour assumer cette fonction. La rémunération, plutôt que d’être déterminée par l’ancienneté, est de plus en plus déterminée par les performances des individus (ou des équipes) au regard d’un objectif donné, et ladite performance, incidemment, déterminera l’employabilité des individus par rapport à d’autres missions qui pourraient leur être dévolues ;
  • au niveau des qualifications : de plus en plus sont requises des aptitudes en termes de savoir-être (esprit d’initiative, mobilité, polyvalence ...), de culture générale (savoir lire, écrire, compter, savoir se servir d’un ordinateur et, plus généralement, avoir « appris à apprendre ») et, enfin, des qualifications professionnelles dont nous serons amenés à changer à plusieurs reprises au fil d’une carrière.

 

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© Ministère de l'Économie, des Finances et de l'Industrie,
DGE Direction Générale des Entreprises, 12/2006